.

CENTRE ROUSSEAU
Groupe d’Études dédié à Jean-Jacques Rousseau

Faite pour plaire. Patrick Hochart

Rate this item
(0 votes)
lundi, 15 mai 2017 08:04 Written by 

Faite pour plaire

Je me propose de revenir, très succinctement, un peu comme on revient sur les lieux du crime, à un commentaire que j’avais commis, au siècle passé, sur quelques pages du livre V de l’Emile - à vrai dire, pas n’importe lesquelles puisque s’y élabore rien de moins qu’une véritable pensée de la différence des sexes,

ce qui, au demeurant, ne court pas les rues. Même si le sujet, semé d’embûches, semble requérir une infinie délicatesse et moult précautions, je procéderai sommairement, sous forme de thèses successives et m’efforcerai d’esquisser à la diable le canevas de l’argument ou plutôt de l’intrigue. Première thèse qui oriente, de façon générale, mon propos : Rousseau n’est pas un idéologue, mais véritablement un philosophe et, à ce compte, il n’a cure de prendre parti dans les « disputes » - aussi récurrentes que vaines à ses yeux - « sur la préférence ou l’égalité des sexes » , mais il donne à penser leur différence, en suite de quoi il s’avère qu’ils ne sont ni égaux ni inégaux, mais tout bonnement incomparables , proprement incommensurables, moyennant la démarcation passablement problématique en chacun de l’espèce et du sexe . En ce sens, Rousseau invente la femme - « Sophie ou la femme » -, comme il invente l’enfant et ces deux découvertes sont aussi fondamentales l’une que l’autre ; aussi bien, la dernière - celle de la femme - vient-elle retraverser après-coup l’ouvrage jusqu’au principe même de l’existence - l’amour de soi - et le marque si bien au sceau de la différence des sexes qu’il y aura un mode féminin et un mode masculin de l’amour de soi ou encore que l’homme et la femme auront également part au principe de l’amour de soi, « mais non pas de la même manière » (IV, p.693). Ajoutons, en effet, que cette différence sans commune mesure, ou cette « diversité » (id.), n’implique nullement quelque indépendance , mais fomente au contraire « partout des rapports » ; n’en déplaise à Lacan, il y a du rapport sexuel, mais son ressort en est la différence : non pas un rapport malgré les différences, mais un rapport dans et par la différence même, dans et par l’absence de commune mesure, ce qui démarque le commerce sexuel ou amoureux de l’échange marchand . Seconde thèse, pour pénétrer plus avant dans le vif du sujet : ce rapport assorti au creuset de la différence trouve son principe dans « l’union des sexes » et dans la « diversité » ou le malentendu qui y est de rigueur ; non pas donc au titre de quelque complémentarité où s’ajusteraient mécaniquement, comme dans un puzzle, les composantes opposées d’un ensemble unitaire - activité/passivité, force/faiblesse -, mais bien plutôt au gré d’une disparité foncière et passablement hasardeuse, dont rien n’assure la conjonction : « il faut nécessairement que l’un veuille et puisse, il suffit que l’autre résiste peu » (IV, p.693). Ainsi, d’un côté, du côté du mâle, la volonté - « le plus libre…de tous les actes » (IV, p.695) - se manifeste - et d’abord sans doute à son agent - en faisant bloc avec la puissance qui en fait valoir la preuve palpable et spectaculaire - telle est la loi « de la nature, antérieure à l’amour même » (IV, p.693) -, non sans que ne se fasse jour aussi « la modération que la nature (lui) impose » (IV, p.694) ; de l’autre côté, du côté de la femme, pouvant toujours , elle exprime ou signifie sa volonté , non par une manifestation ou un effet physique quantifiable et incontestable, mais par un signe inquantifiable , livré comme tel au jeu de l’interprétation et donc aux éventuelles méprises. Remarquons encore que dans cette asymétrie ou disparité en vertu de laquelle les volontés concourent « également à l’objet commun, mais non pas de la même manière » , si le mâle porte ou arbore une condition nécessaire - « il faut nécessairement que l’un veuille et puisse » -, c’est à la femme qu’est impartie la condition suffisante - « il suffit que l’autre résiste peu » ; autrement dit, en tout état de cause et que cela nous agrée ou pas, « non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature » (IV, p.695), dans « l’union des sexes » c’est à la femme qu’il revient d’avoir le premier et le dernier mot , de sceller la condition suffisante de l’affaire, quand il n’échoit à l’autre sexe que de faire valoir une condition certes nécessaire - il a bien aussi son mot à dire -, mais jamais suffisante, ni initiale ni conclusive, d’autant qu’au point où nous en sommes, ce mot même pourrait sembler être de pure forme . En tout cas, il s’agit bien pour la femme d’un mot à dire ou plutôt à taire, d’une dimension signifiante dont elle est quasi-originairement porteuse en faisant part - et sans doute d’abord à elle-même - de son désir par le signe de la moindre résistance, par le jeu expressif d’une modulation de la résistance , en étant donc comme d’emblée vouée à la langue des signes, soit non pas précisément au « babil » , ni au langage direct et laconique de la demande , ni encore moins à la ratiocination, mais à l’expression comme telle pudique, et à ce titre énergique et touchante, d’un corps non pas tant adonné aux manifestations de puissance ou de force qu’à l’évidence sensible de l’émotion et du sentiment, non pas tant mécanique que machinal, éloquent et tout empreint de l’accent du désir . Bref, la femme premièrement « parle », au sens le plus propre, c’est-à-dire expressif, « méridional », de la parole, fût-elle silencieuse ; aussi bien ne parle-t-elle jamais mieux qu’en croyant taire ce qu’elle exprime et il n’y a pas d’autre origine concevable de la parole . Troisième thèse ou troisième acte de cette intrigue : le premier mot qu’il revient à la femme d’avoir tient à la première conséquence ou plutôt à la première implication que Rousseau tire de « la constitution des sexes » (IV, p.695), à savoir que « ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme » (IV, p.693). Sans pouvoir dissiper toutes les confusions auxquelles cette conséquence peut donner lieu, ce qui requerrait un commentaire mot à mot de cette formule, je me bornerai à relever la méprise principale : malgré l’apparence , cela n’implique nullement que Rousseau pense la « destination particulière » (IV, p.693, 702) , soit la féminité de la femme, en fonction de l’homme, ni qu’il institue la femme en objet du plaisir de l’homme. D’abord pour une raison à elle seule conclusive, c’est qu’à ce point de notre parcours, s’il est peut-être des mâles - et encore -, l’homme n’existe pas dans sa dimension morale et désirante, et qu’il va justement se révéler comme tel, faire l’épreuve de ce qu’il veut et peut, de la manière qui lui incombe de vouloir et de pouvoir, moins en réaction qu’en réponse au désir féminin et à son expression. Ensuite, parce qu’il ne s’agit nullement de prédisposer la femme au bon plaisir de l’homme, mais de reconnaître dans la vocation féminine à plaire, dans la « plaisance » de la femme - manière d’être et de se comporter ni proprement active ni proprement passive - la forme première de l’amour de soi, du « plaisir d’être » (IV, p.302), du plaisir d’être soi. En ce sens, se plaisant à plaire, la femme, d’entrée de jeu, s’affirme comme une personne, comme un être moral, soit « déjà capable de bonheur ou de misère » (IV, p.301), à travers cette forme de sensibilité qui ne vise d’abord rien ni nommément personne, mais qui rayonne de sa manière d’être et qui l’irradie tel le noyau de l’amour de soi. A ce compte, la femme se plaît à être en se plaisant à plaire : elle plaît - verbe actif mais intransitif -, non pas en vertu d’une stratégie délibérée visant une cible, mais comme elle respire, « innocemment », machinalement, « sans y songer » , à ceci près que l’élément de cette respiration n’est pas « l’atmosphère », mais n’est autre que celui de la parole ; la femme est faite pour plaire sans condition, sans pourquoi, comme la rose pour fleurir , à ceci près encore que cette floraison féminine accomplit la « destination particulière » d’un être moral ou d’une personne qui ait souci de soi et qui sans doute n’est pas indifférente au loisir d’être vue . Se plaire à plaire, se plaire à être plaisante, c’est premièrement s’instituer comme une personne, se vouer, dans cette forme absolue, originaire et caressante de la parole, à l’acte le plus subjectivant qui soit, et inversement on ne saurait véritablement plaire que par la personne . Maintenant, on a beau souligner que la plaisance féminine a trait au creuset même de l’amour de soi et combien il s’en faut qu’elle soit pensée relativement à l’homme, il reste que la femme - figure ni ancillaire ni uniment narcissique - a toujours déjà le sentiment que « notre plus douce existence est relative et collective, et (que) notre vrai moi n’est pas tout entier en nous » ou encore que « telle est la constitution de l’homme en cette vie qu’on n’y parvient jamais à bien jouir de soi sans le concours d’autrui » (I, p.813). Autrement dit, quelque absolue, indéterminée et inconditionnée que soient sa plaisance et le plaisir d’être, d’être soi, qu’elle en éprouve, la femme, dieu merci, n’est pas Dieu ; autrement dit encore, cette propension à plaire a beau être primordialement sans visée ni orientation préétablies, comme toute parole elle n’est pas sans « adresse » (IV, p.734, cf. supra n.21) ni sans faire appel, fût-ce d’abord à la cantonade, « sans y songer » et comme par inadvertance, avec un charme caressant qui ne cesse de lui échapper, dans un élan au fil duquel la volonté, le désir, le penchant et le devoir ne laissent pas de coïncider, sans que nulle contrainte ne s’exerce encore pour amorcer la moindre division . Du même coup, si l’homme ne reste pas toujours un mâle brutal, sommaire, en proie à l’impulsion d’un rut sporadique qui ne produit « qu’un acte purement animal » (III, p.164, 158), lui dont le mérite est d’abord dans la puissance , c’est qu’il est introduit, initié à cette résonance du sentiment et à la réserve qui lui est inhérente en position de récepteur, en s’émouvant de l’émotion d’abord féminine, en étant sensibilisé par la sensibilité de la femme et son expression, en s’adoucissant à son contact pour y entendre le charme de la réserve . Si donc l’homme n’est pas forcément un butor ou un satyre (V, p.78 n.), encore qu’on puisse s’y tromper, à l’occasion, et qu’il s’entende à donner le change, c’est que sa force ou la puissance qui « fait son mérite » est « animée » - non pas provoquée ni excitée, mais émue et pénétrée d’âme - par l’expression du charme féminin, toujours déjà de l’ordre du désir et de la parole . Moyennant quoi - quatrième thèse ou quatrième acte -, cet appel tous azimuts, rien moins que délibéré ni contraignant, peut se trouver inopinément, comme par miracle, émouvoir une réponse singulière et, en ce sens, la femme ne vise pas l’homme, mais l’homme qu’elle se trouvera avoir atteint, après-coup, au bout du compte elle ne laisse pas de l’avoir inventé, de l’avoir révélé tant à lui-même qu’à elle-même, dans la réponse qu’elle aura émue, que sa plaisance ingénue émeut en lui. Mais cette réponse, de quelque délicatesse, crainte, timidité et tremblement que soit alors empreinte sa manière de faire valoir sa force ou sa puissance, a évidemment quelque chose d’incongru, voire d’effrayant, et porte toujours quelque peu les traits d’un « empressement importun » ; en tout cas, elle est sans commune mesure avec l’appel auquel elle répond, ne serait-ce que parce qu’à une amorce implicite, informulée et sans objet particulier fait réponse une avance explicite, formelle et nommément adressée. Si, en effet, « le premier à former des désirs » ne peut être que la femme, c’est à l’homme qu’il revient « à son tour » d’être « le premier à les témoigner » explicitement et de manière formelle, en sorte que chacun fait également les avances « mais non pas de la même manière » et que si la femme invente l’homme ce n’est pas à son image et ressemblance mais à sa différence et dissemblance . Au reste, en matière amoureuse - tel est justement le trait de son inventivité -, l’inattendu, la surprise, voire l’incongruité sont de règle, alors que sur le registre de l’amitié, vouée à l’égalité et à la transparence des cœurs, l’inattendu serait la marque même de la trahison, ou qu’il n’y a que la trahison qui soit inattendue, et l’on sait combien Rousseau fut sourcilleux sur ce chapitre. Je passe sur la délicatesse exquise au gré de laquelle le butor se trouve promu en prince charmant, pour en venir au dernier acte de cette intrigue, au dernier mot qui derechef « par une invariable loi de la nature » (IV, p.695), ne peut que revenir à la femme : cette réponse incongrue mais qui ne laisse pas d’être son œuvre, l’œuvre de sa plaisance, il lui incombe de l’agréer ou non, soit d’avaliser ou non l’appel qu’elle est censée avoir émis et auquel tel homme s’est montré sensible ; en d’autres termes, il n’est d’aveu ou d’appel avéré de sa part - et encore - que dans la réponse qu’il lui revient de faire à la réponse de l’homme. A ce compte, si l’homme n’est jamais dans le cas d’avoir à refuser, puisqu’aucun appel formel et sans ambages ne lui est adressé, sauf pro-vocation malvenue qui déprave l’ordre des choses, il est sujet à essuyer des refus, et même il ne cesse d’essuyer des refus, mais diversement modulés et donc de portée diverse, si bien qu’il peut, sans trop de fatuité, s’enhardir à deviner en certains un signe de consentement , le signe qu’il ne déplaît pas à la femme qu’il lui témoigne qu’elle lui ait plu. Inversement, s’il revient à la femme d’avoir à refuser, sans humilier ceux qu’elle rebute, ni s’humilier en se rendant , elle est à l’abri d’avoir à essuyer des refus, puisqu’elle ne lance aucun appel formel, qu’elle n’est censée avoir appelé qu’autant qu’elle a été entendue et qu’un appel qui n’est pas entendu est tout bonnement nul et non avenu . Autrement dit, chacun est également susceptible de souffrir, « mais non pas de la même manière » : l’homme souffre des refus qu’il lui faut essuyer, mais si la femme à cet égard est à couvert, elle n’est pas à l’abri du malheur que sa plaisance puisse rester sans réponse et qu’elle se trouve demeurer comme dans les limbes du désir, faute d’avoir eu l’occasion de connaître la réponse d’un homme qui relève et révèle son appel informulé. Relevons, pour conclure, que la loi « invariable » de la différence des sexes consacre naturellement « l’empire des femmes » et que les rapports entre les sexes ne sauraient être exempts de malentendus . Or, s’il est bien connu qu’ils font parfois le tourment des amants, Rousseau ne laisse pas de souligner qu’ils font aussi et la liberté et la douceur ou les délices de leur commerce : « Je ne sais, mon ami, si nos cœurs auront le bonheur de s’entendre » (NH, I, 11) ; gageons que tout au long de La Nouvelle Heloïse, ils auront eu aussi

Additional Info

  • Auteur: Sermain Jean-Paul
  • Angle d'étude: Autobiographie
  • Année de publication: 2006
Read 774 times

Leave a comment

Make sure you enter the (*) required information where indicated. HTML code is not allowed.